Sous-estimons-nous le besoin de formation continue lié à l’IA?

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L’IA générative a encore accéléré la transformation numérique. Selon le rapport «Future of Jobs» 2025 du Forum économique mondial (WEF), environ 40% des compétences professionnelles pertinentes aujourd’hui auront évolué d’ici 2030. Dans nos deux dernières chroniques, nous avons montré que les personnes diplômées et en formation des écoles supérieures suisses sont également confrontées à cette évolution. Mais comment réagissent-elles face à ce changement? L’IA générative les oblige-t-elle à suivre davantage ou moins de formation continue, et dans quels domaines la formation continue est-elle nécessaire?

Par Lena Dändliker¹, Filippo Pusterla¹,² und Thomas Bolli³

 

Les besoins en formation continue sont jugés moins importants que dans le passé

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A l’aide d’enquêtes salariales de l’ODEC de 2021, 2023 et 2025, nous pouvons analyser comment les besoins en formation continue des personnes diplômées et en formation des écoles supérieures (ES) ont évolué dans le contexte de la numérisation. La figure 1 montre une tendance claire: alors qu’il n’y a pratiquement pas eu de changement entre 2021 et 2023, la proportion de personnes déclarant avoir besoin de formations continues en raison de la numérisation a globalement baissé, passant de 67% à 60% entre 2023 et 2025. Cette baisse concerne tous les groupes considérés.

L’écart de besoin de formation continue entre les groupes s’est creusé. La baisse a été la plus faible chez les personnes qui avaient déjà fait état d’un besoin de formation continue relativement élevé en 2023, notamment chez les hommes, les personnes plus âgées, les personnes travaillant dans de grandes entreprises ainsi que celles occupant des postes de cadre. À l’inverse, chez les femmes, les personnes plus jeunes, les personnes travaillant dans de petites entreprises ainsi que celles n’occupant pas de poste de cadre, le niveau de départ était déjà plus bas et la baisse un peu plus marquée.

Dans quels domaines des formations continues sont-elles nécessaires et comment la situation a-t-elle évolué?

La figure 2 illustre les besoins en formation continue liés à la numérisation chez les personnes diplômées et en formation des ES dans différents domaines pour les années 2023 et 2025. Pendant ces deux années, les besoins en formation continue étaient les plus élevés dans le domaine des logiciels, en particulier en matière d’optimisation des processus. Les formations continues dans le domaine des connaissances spécifiques à un secteur (par exemple, les connaissances spécialisées dans le domaine de la santé) restent très demandées, mais ont perdu en popularité au fil du temps et ont été dépassées par les domaines de l’analyse de données et de la sécurité informatique. Les demandes de formation continue en programmation, en langues et pour les cours destinés aux cadres ont également diminué. Le développement personnel, comme des compétences en communication, reste toutefois très demandé.

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Comment expliquer cette baisse des besoins en formation continue?

Nous allons examiner ci-après deux explications possibles, qui contribuent probablement toutes deux à la baisse des besoins en formation continue.

Explication n° 1: les besoins en formation continue sont sous-estimés.
Il est possible que les besoins en formation continue liés à la numérisation soient sous-estimés depuis la montée en puissance de l’IA générative. Dans ce cas, nous nous attendons à ce que les personnes qui utilisent davantage l’IA générative reconnaissent à la fois son potentiel et sa complexité, et soient donc plus enclines à percevoir la nécessité de développer leurs propres compétences. Les données le confirment: les personnes qui utilisent beaucoup l’IA générative font plus souvent état d’un besoin de formation continue que celles qui l’utilisent moins. Ainsi, ce pourcentage s’élève à 65% chez les utilisateurs quotidiens, contre seulement 52% chez les non-utilisateurs.

L’écart mentionné précédemment (figure 1) corrobore, du moins en partie, cette explication: les hommes utilisent plus souvent l’IA générative que les femmes et considèrent donc peut-être qu’il est plus nécessaire d’acquérir des compétences supplémentaires. Les grandes entreprises disposent généralement de ressources plus importantes que les petites, par exemple pour les formations internes. Les personnes occupant des postes de direction, notamment dans la planification financière ou la stratégie, sont davantage exposées à cette technologie de par leur activité et identifient peut-être plus tôt le besoin de s’adapter. Chez les plus jeunes, en revanche, la tendance est plus surprenante. Ils utilisent l’IA générative plus souvent que leurs aînés, mais déclarent néanmoins avoir moins besoin de formation continue. Une hypothèse possible est que les plus jeunes ont tendance à surestimer leurs propres compétences.

Explication n° 2: Une partie des besoins en formation continue est effectivement couverte par l’IA générative. 
Cette baisse pourrait toutefois s’expliquer par le fait que l’IA générative est particulièrement performante pour certaines tâches, rendant ainsi les formations continues moins nécessaires. Une telle explication se traduirait par un glissement au sein de certains domaines spécifiques de la formation continue. La baisse de la demande de cours dans les domaines de la programmation, des langues et des connaissances sectorielles corrobore cette explication. Cela n’a rien de surprenant: l’IA générative aide à écrire du code et prend désormais en charge les tâches de programmation. Dans le domaine de la traduction également, l’IA générative affiche des performances supérieures à la moyenne et constitue une bonne source de connaissances spécifiques à un secteur. Le recul observé pour les formations destinées aux cadres est un peu plus surprenant, car on pourrait s’attendre à ce que les aspects communicationnels du management ne soient pas si facilement remplaçables par l’IA générative. Une autre explication pourrait être que ce recul concerne principalement les tâches administratives et de planification, telles que la gestion budgétaire, que l’IA générative est de plus en plus en mesure de prendre en charge ou de remplacer. Cette hypothèse est corroborée par la demande constante en matière de développement personnel et suggère donc que l’IA générative ne peut pas si facilement remplacer la dimension humaine du travail.

En revanche, la demande de formations en analyse de données et en sécurité informatique a augmenté. En ce qui concerne l’analyse de données, nous supposons que l’IA générative est capable de traiter efficacement les données. Cependant, l’interprétation complexe des résultats nécessite toujours le jugement humain, ce qui lui confère une importance encore plus grande. De plus, au fur et à mesure que les outils d’IA gagnent en puissance, les risques liés à la sécurité augmentent également. 

Conclusion et perspectives

Nos analyses rendent compte d’une image complexe de la situation. Le recul observé des besoins en formation continue liés à la numérisation pourrait refléter deux évolutions distinctes: d’une part, l’IA générative pourrait rendre superflue une partie des besoins en formation continue, comme le suggère par exemple la baisse de la demande de cours de programmation et de langues. D’autre part, les besoins pourraient être sous-estimés, ce que semble indiquer la corrélation positive entre l’intensité d’utilisation de l’IA et les besoins perçus en formation continue. Les formations continues dans les domaines des logiciels et des connaissances sectorielles restent très demandées par les personnes diplômées et en formation des ES. L’analyse de données et la sécurité informatique gagnent également en importance. La demande en matière de développement personnel et de formations pour cadres reste également élevée. Cela montre que les compétences relationnelles resteront à l’avenir un thème central de la formation continue.

Une attention particulière doit également être accordée à l’écart qui se creuse: les groupes qui enregistrent le recul le plus marqué sont peut-être aussi ceux qui pourraient le plus bénéficier de la formation continue. Si les femmes, les jeunes ainsi que les personnes travaillant dans de petites entreprises ou n’occupant pas de poste de cadre sous-estiment effectivement davantage que les autres leurs besoins en formation continue, les inégalités en matière de développement des compétences liées à la numérisation pourraient s’aggraver. Ceci représente une question à laquelle nous devrions accorder davantage d’attention à l’avenir.

 ¹Chaire de systèmes éducatifs, EPF Zurich
 ²Haute école fédérale en formation professionnelle
 ³School of Management and Law, ZHAW

Références
World Economic Forum. (2025). Future of Jobs Report 2025. Geneva: World Economic Forum. https://www.weforum.org/reports/the-future-of-jobs-report-2025/